La découverte de la couleur pourpre

Soumis par Sandrine Deci le mar 19/09/2017 - 23:04

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La couleur pourpre est, avec l'alphabet, l'une des découvertes majeure de la civilisation phénicienne, elle fut pendant des siècles symbole à la fois, de puissance, de pouvoir, de violence mais aussi de beauté.

 

Adoptée par les rois et les empereurs du monde connu à l'époque elle a participé à la fortune des phéniciens, peuple de commerçants et de navigateurs qui avec les moyens de navigations de l'époque a réussi à faire le tour du continent africain en longeant les côtes ainsi que celui de la péninsule indienne. À ce propos le Cameroun doit son nom aux navigateurs phéniciens quand ils ont découvert dans ce pays la montagne la plus haute de l'Afrique de l'Ouest, Cameroun en cananéen voulant dire "char du ciel".

Je remercie mon invitée du jour Sandrine Deci pour cet effort consenti afin de faire découvrir à mes lecteurs la naissance d'une couleur.

 

Par Sandrine Deci

Au temps du Dieu Melkart, considéré comme le fondateur et la puissance protectrice de la cité de Tyr, une légende raconte que la découverte du coquillage, le fameux murex à pourpre, reviendrait à un chien !

pièce tyrienne
Monnaie de Tyr, chien mordant dans un murex

L'écrivain et homme politique latin Cassiodore (vers 485-580) a écrit cette histoire. Le chien était en train de croquer un mollusque sur une plage de Tyr et un écoulement sanguin teignit sa gueule et ses dents et les empourpra.  Cela a intrigué un groupe de pêcheurs phéniciens qui ont ainsi découvert que le murex contenait un suc colorant, qu’ils pourraient utiliser pour colorer la laine.

Alors que c'est Melkart le dieu lui-même (à l'origine du romain Héraclès) qui selon Pollux, grammairien du IIIe siècle, découvrit le murex. Il s’agirait d’un citoyen tyrien, selon Jean d’Antioche (Chronique historique), qui raconte différemment cet épisode : « il découvrit la teinture que l’on appelle pourpre (κογχύλη) en voyant un chien de berger manger un murex et le berger essuyer la bouche du chien avec une peau de mouton ».

Peu importe, ce fut l’invention de la pourpre ! Son rôle serait primordial pour le commerce et le prestige des phéniciens.

En fonction des langues, phénicien se dit en arabe : فينيقية  Fīnīqīyah, en Phénicien : Kna'n, ce qui veut dire cananéen. Les Grecs appelaient les peuples étrangers de la couleur de leur peau, par exemple les Nubiens : Aithiopes, éthiopiens, littéralement hommes au visage brulé, c’est-à-dire noirs. Mais comme les phéniciens ne sont pas des peaux-rouges, on peut vraisemblablement penser que les Grecs les appelaient Phoinikes, comme la traduction de Violet Tyrien, pourpre ou murex, venant du mot phoinos signifiant rouge sang, se référant à la teinture.

Ce mot est probablement plus ancien et d'origine Sémitique de l'Ouest. Il désignerait des personnes célèbres pour leur création de teinture pourpre et cramoisie.

La pourpre royale fut magnifiée par les Phéniciens, les Grecs, les Romains… et cette suprématie durera jusqu’à la fin du moyen-âge !

Origines

Ka phénicie
La Phénicie

Le murex est un coquillage vivant en Méditerranée, le suc colorant provient de sa glande hypobranchiale. Les ateliers de teinture sont donc sur les pourtours de la mer. Les plus anciennes traces d’exploitation de coquillages pour la teinture se situent à Ougarit (1500 av. J.-C.) dans le nord de la Phénicie, la Syrie actuelle.

En 1934, François Thureau-Dangin1, archéologue et épigraphiste français, publia un texte cunéiforme d'Ougarit stipulant, qu'il y a plus de 3 500 ans, un marchand local notait la quantité de laine pourpre que lui devaient des individus qui semblent être des teinturiers. Ces transactions commerciales témoignent de la présence de l'industrie de la pourpre sur la côte cananéenne au milieu du second millénaire av. J.-C.

tablette traduite
1934, François Thureau-Dangin, la tablette traduite

On y retrouve des amas de plusieurs mètres de haut de coquillages écrasés, comme à Athènes et Pompéi ; les bassins de l'ancienne ville carthaginoise de Kerkouane (Dār al-Safī) sont colorés de teinture, témoignant d’une exploitation des coquillages et dans d'autres lieux encore.

De la pourpre marine sous forme de pigment a été utilisée à Akrotiri à Santorin en Grèce pour des fresques. La ville ayant été détruite par une éruption volcanique, vers 1628 avant J.-C., ces vestiges sont  antérieurs et attestent d’un usage ancien de la pourpre dans la décoration murale.

L'exploitation la plus remarquable fut faite dans les cités phéniciennes de Tyr et Sidon, surtout à partir du 1er millénaire. Ces villes étaient des points de départ des bateaux des commerçants phéniciens vers l'Europe, l'Afrique et l'Asie.

Autres pourpres

On a aussi découvert en Bretagne et en Normandie, par exemple, dans le calvados en 2014 à Commes, des vestiges originaux, ceux d’une teinturerie et d’une conserverie de l’époque romaine, traitant les coquillages pour la consommation et les coquillages pour la teinture : des bigorneaux, patelles, moules, huîtres, mais surtout des pourpres Nucella Lapillus.

Citons la couleur pourpre, antique richesse d'Essaouira, la Polynésie qui utilisa des oursins, et en Amérique centrale, les Mayas et les Aztèques qui utilisaient un mollusque que l’on trouve sur les côtes du Costa Rica et du Nicaragua pour obtenir une teinture dans les violets.

Mais revenons à la méditerranée.

Pourpre de Tyr

Murex - Carte du Liban
Murex vs Liban

 

En Asie, la pourpre la plus estimée est celle de Tyr2

La pourpre de Tyr, est aussi appelée pourpre impériale, pourpre royale ou encore pourpre antique. Tyr la porta au plus haut degré de perfection, en faisant la branche la plus florissante de son commerce. Tous les efforts des Tyriens et des Phéniciens tendaient à ce que leur couleur de pourpre approchât celle de l'améthyste orientale.

Pièce phénicienne, avec les symboles relatifs à la ville de Tyr, la mer, le murex
Pièce phénicienne, avec les symboles relatifs à la ville de Tyr, la mer, le murex

L’importance de cette production poussa les Tyriens à faire du murex l’emblème de leur cité, et à l’illustrer sur les pièces de monnaie.

Processus d'obtention de la couleur pourpre

La manière dont on obtient la teinture est connue grâce aux auteurs romains Pline l’Ancien (23-79) dans son Histoire Naturelle, livre IX,  « Des animaux marins » et livre XXXV « De la peinture et des couleurs » et Vitruve dans De architectura, livre VII, 13, 3 « De la pourpre ». La méthode pour la pourpre de Tyr est unique et donne le meilleur des tons voulus à l'époque.

On extrait le précieux liquide des plus grands pourpres, après avoir ôté la coquille ; on écrase les plus petits, vivants, avec leur coquille ; il faut pour cela qu'ils dégorgent leur suc2

Cuve pour teinture
Cuve pour teinture

La première teinture consistait à mettre le textile dans un récipient en plomb avec de l'eau et les murex écrasés pendant 3 jours. Les fluides du murex pénétraient dans la fibre même, ce qui la rend inaltérable aux lavages suivants. La couleur apparaissait ensuite par oxydation à l'air. On pouvait obtenir différentes nuances de pourpre, du rouge au rose, en passant par le violet plus ou moins intense, en diluant la teinture avec de l'eau de mer ou en l'exposant aux rayons du soleil.

Il fallait près de 10 000 à 12 000 coquillages pour obtenir 1,5 gramme de pourpre pure. Pas plus d'une goutte de colorant ne pouvait être extraite de chaque mollusque. D’où le coût du procédé !

En raison de l'inaltérabilité de la teinture et du fait des difficultés de la récolte de l'animal, des techniques de préparation qui demandent du temps et une main-d’œuvre considérable, les étoffes pourprées étaient coûteuses et très estimées. La pourpre de Tyr faisait partie des produits de luxe du monde méditerranéen antique.

Devant cette pourpre les faisceaux et les haches romaines écartent la foule : elle fait la majesté de l'enfance; elle distingue le sénateur du chevalier; on la revêt pour apaiser les dieux; elle donne la lumière à tous les vêtements; elle se mêle à l'or dans la robe du triomphateur. Excusons donc la folle passion dont la pourpre est l'objet : mais où est le mérite des couleurs conchyliennes? L'odeur en est infecte à la teinture, et la nuance en est d'un vert attristant, et semblable à celui de la mer en courroux 2

Les vêtements teints de cette couleur étaient réservés à une élite. D'autre part, la couleur pourpre, comparable à celle du sang, symbole de vie, devint un signe de puissance temporelle et spirituelle.

Très appréciée à l'époque romaine, elle est devenue un symbole du pouvoir impérial. Le statut social dans la civilisation romaine est indiqué par ce que porte la personne :

  • la largeur de la bande pourpre portée sur la toge,
  • la couleur plus ou moins vive des vêtements rouges.

Ainsi, seuls les imperatores portaient des vêtements entièrement pourpres. Au début de l'époque romaine, la prérogative de porter la pourpre fut étendue aux sénateurs et aux prêtres.

Plutarque en parle dans la Vie d'Aratus « ce prêtre qui portait (lors des cérémonies de sacrifice) une coiffe, non blanche immaculée mais blanche et pourpre ». Plutarque évoque également cette couleur pourpre dans la Vie de Romulus, vêtu de pourpre et entouré des principaux citoyens, était assis dans le lieu le plus élevé  et en relatant les critiques formulées à l'encontre de ce dernier, pour avoir « renoncer à ses manières populaires et d'adopter les façons d'un monarque (... portant) une tunique écarlate sous une toge brodée de pourpre ».

La teinte était réservée à la souveraineté, ainsi Néron condamnait à mort qui osait porter ou acheter cette couleur sans être empereur. Il existe même une expression qui traduit bien l’élitisme de la couleur : « Né dans la pourpre ». Porphyrogénète est le surnom que l’on donnait aux empereurs (byzantins) nés tandis que leur père était justement empereur… Une manière d’asseoir la légitimité d’une succession au pouvoir.

A partir du 2ème siècle, la fabrication de la pourpre et la teinture des étoffes deviennent un monopole d’Etat, soumis à des normes strictes. C’est à cette époque que la pourpre atteint la Chine.

Tandis que l’Occident entre dans le Moyen Age et se détourne de la pourpre, l’Empire Byzantin en perpétue l’usage pendant encore quelques siècles.

Le déclin

Au 9ème siècle, la raréfaction du murex provoqua la disparition des techniques de fabrication de la teinture pourpre, mais cette couleur resta un signe de magnificence. Une qualité d’étoffe bien plus modeste prit le relais. Pline avait écrit dans son livre que la cuve pour le trempage doit être en plomb. Mais il y a le plomb noir et le plomb blanc ou étain. Cette erreur a peut-être retardé la redécouverte du procédé de la pourpre de Tyr. Cette recette se perdit à l'époque, l'étain était nécessaire pour un résultat exceptionnel.

La souveraineté de cette couleur continua jusqu’à la chute de Byzance en 1453. Cet événement marqua de manière symbolique la fin du Moyen-Age. En 1464, le pape Paul II décréta que les cardinaux qui portent la couleur pourpre, sont autorisés à utiliser des tissus teintés par de la cochenille Kermes vermilio, le kermès des teinturiers, plus connu sous le nom de « graines écarlates », donnant un violet plus orangé.

C’est au début du 20ème siècle que l’on analysa la structure chimique de la pourpre et que l’on élucida la méthode de teinture. Le mystère de la technique d’extraction de la pourpre du murex a plané pendant des siècles.

Le second inventeur de la pourpre de Tyr est le libanais Joseph Doumet3 qui, se basant sur les observations de Pline l’ancien, entama une série d’expériences en 1976, et réussit non seulement à extraire la couleur pourpre du murex, mais aussi à teindre la laine et la soie de manière inaltérable.4

De nos jours, il est facile d'obtenir par synthèse le dibromo-indigo, constituant de cette teinture (violets de dioxazine, bordeaux de pérylène ou les quinacridones). Sinon il est encore possible d'en acheter au prix de 2 000 euros le gramme !

 

Révision 21/05/2018

Une remarque du groupe Facebook Phoenician/Carthaginian Purple Dye (pourpre) :

Par rapport a la photo de cuve de pourpre de Kerkoune, cette photo n'est pas celle d'une cuve de teinture et la couleur rouge de la pierre n'est pas de la pourpre d'ailleurs toutes les baignoires du site sont de cette même couleur. C'est une couche étanche faite avec des éclats de pierre rouge. L'unique cuve retrouvée a Kerkouane se situe a l'entrée du site et n'est pas du tout rouge.

une cuve de macération de Murex
une cuve de macération de Murex - Kerkouane

Références

  1. Un comptoir de laine pourpre à Ugarit, d'après une tablette de Ras-Shamra, François Thureau-Dangin, Syria, 1934.  http://www.persee.fr/doc/syria_0039-7946_1934_num_15_2_3738

  2. Pline l’Ancien, Histoire Naturelle, Livre IX, édition Émile Littré, Paris : Dubochet, 1848-1850. http://remacle.org/bloodwolf/erudits/plineancien/livre9.htm